Frédéric Guintrand, l’Objet Viticole Non Identifié / Domaine les Cardelines / Vacqueyras (Vaucluse)
- elegancedelarevolte
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Il existe des producteurs qui parlent beaucoup d’innovation et d'autres de tradition. Frédéric Grintrand semble appartenir à une catégorie plus difficile à identifier : celle des vignerons qui travaillent simplement dans un autre rythme. Au Domaine Les Cardelines, à Vacqueyras, le millésime aujourd’hui proposé à la vente est le 2016 (les millésimes ultérieurs sont encore en cuves). Neuf années, dans une région où l’on parle volontiers de soleil, de puissance et une époque où le vin doit souvent raconter quelque chose avant même d’être bu, ce simple chiffre agit presque comme une anomalie.

Le domaine n’est pas né d’hier. Installée depuis plusieurs générations entre les Dentelles de Montmirail et le Mont Ventoux, la famille Grintrand vend ses vins en bouteille depuis les années 1970, après avoir longtemps travaillé pour le négoce. Très tôt, ses parents s’orientent vers une viticulture biologique, alors encore marginale, par conviction davantage que par stratégie.
Frédéric hérite de cette histoire mais ne se contente pas de la reproduire.

Neuf hectares. Des vinifications naturelles en vendanges entières. Des élevages longs. Et surtout une relation au temps devenue presque suspecte dans le monde contemporain. Commercialiser aujourd’hui un Vacqueyras 2016 n’est pas simplement proposer un vin à maturité, c’est refuser l’idée selon laquelle le calendrier commercial devrait déterminer le moment où un vin devient buvable.
Objet Viticole Non Identifié, parce qu’il produit des vins naturels qui ne cherchent pas particulièrement à ressembler aux vins naturels, parce qu’il revendique l’héritage sans tomber dans la nostalgie, parce qu’à Vacqueyras, pendant que beaucoup parlent de terroir, lui semble surtout écouter le temps.

Et peut-être parce qu’au fond, la singularité la plus radicale aujourd’hui consiste simplement à attendre. Il existe aujourd’hui une obsession du temps court dans le vin. Sortir vite. Commenter vite. Boire vite. À contre-courant de cette accélération, Frédéric fait quelque chose d’assez étrange : il attend. Un peu comme on le fait quand on vient manger chez lui. Il faut attendre que le feu soit prêt, que les ceps aient rendu leurs braises pour que la cuisson de la viande puissent commencer. Et c'est souvent assez long — Je n'y avais pas pensé avant d'écrire cette chronique, mais il y a peut être un lien entre sa passion pour cuisson la viande (vous l'aurez compris, l'homme n'est pas vraiment du genre déconstruit) et sa façon de faire le vin.

Alors en attendant les braises, on goûte son blanc. Lorsque j’ai renconté Frédéric, en 2020, il m'a fait déguster son premier blanc (2019), assemblage de six cépages rhodaniens en complantation. J'avais été partagé, la matière était là, mais quelque chose semblait encore retenu, comme légèrement corseté. Je lui avais alors suggéré un essai en levures indigènes.
Le résultat en 2020 a été au-delà de mes esperances. Ample, presque gras dans sa texture, mais capable de conserver fraîcheur et tension, il se bonifie au fil des années et des millésimes (21, 22, 23 et 24). À l’aveugle, peu seraient probablement ceux qui le situeraient du côté du Ventoux.

Ce qui frappe surtout, c’est le changement de dynamique du vin. Et c'est encore plus probant sur ses rouges. La véritable ligne de démarcation ne passe peut-être pas là où on nous dit habituellement de regarder. On parle sans cesse du soufre, mais rarement des levures. Pourtant, entre un vin guidé par des levures sélectionnées et un vin laissant s’exprimer les levures indigènes comme un eventail qui s'ouvre, ce n’est pas seulement une technique qui change : c’est parfois une architecture entière du vin. C’est aussi pour cela que Frédéric Guintrand demeure un Objet Viticole Non Identifié car il passe sous les radars. Ceux des guides qui veulent des millésimes récents, ceux de la presse car il n'est pas mis en avant par son appellation. Il fait des vin anachroniques.

Mais pour l'avoir suivi dans sa dernière tournée parisenne avec son binôme, Anne Fustier, qui s'occupe de sa commercialisation et sa communication, les sommeliers des tables étoilées ne s'y trompent pas. Il reconnaissent l'oeuvre du temps et l'adoubent. Le vieillissement n’est pas un argument marketing, il rélève d’une conviction : certains vins ne sont simplement pas prêts quand le marché aimerait qu’ils le soient. Boire un 2016, un 2015 ou un 2013 (mon millésime préféré) aujourd’hui n’est pas regarder en arrière, c’est simplement arriver au bon moment.

Domaines les Cardelines
Téléphone : 06 80 48 05 98