Mon Ami Curnonsky / Louis Michaud / Les Sardignac (Paris 9)
Texte & photohraphies Jean Dusaussoy
Le lieu avait été choisi un peu au hasard pour parler avec Louis Michaud de Son ami Curnonsky qui sort aux éditions du Rocher, mais il n'y a pas de hasard, juste des coïncidences.

Avant de devenir le « Prince des Gastronomes », celui que l’on connaît pour ses livres sur les bonnes tables et les cuisines régionales fut d’abord un homme de plume, un chroniqueur de la vie parisienne. Et notamment du music-hall. Curnonsky écrivit entre autres sur les spectacles des Folies-Bergère au début du XXe siècle.
Il y a donc quelque chose d’assez savoureux à parler de lui, aujourd’hui, à quelques mètres de cette salle mythique où le jeune Curnonsky pouvait venir observer le Paris du spectacle. Mais une autre coïncidence m’intéresse peut-être davantage encore chez Louis Michaud est le lien avec son précédent livre, Jean Cau, l’indocile, publié en 2024 chez Gallimard avec Ludovic Marino.
Sa réponse tient en quelques mots : “ Jean Cau et Curnonsky vécurent en hommes libres”.
Deux personnages que tout semble pourtant séparer. L’un est écrivain, polémiste, journaliste, aficionado, l’autre gastronome, chroniqueur, humoriste et infatigable arpenteur des tables de France. Mais tous deux ont en commun cette volonté de ne pas se laisser enfermer. Une liberté qui leur a aussi valu quelques rancœurs. C’est peut-être là que se trouve la véritable continuité entre les deux livres.
Le livre commence comme un film de Desplechin qui s'égarerait progressivement dans le picaresque, quelque part entre Audiard — Michel, bien sûr — et San-Antonio, avec même un clin d’œil au Béru, avant de virer chez Melville, au tragique. Hubert, la trentaine triste, mène une existence plutôt terne dans un Paris qui n'est plus une fête depuis longtemps, jusqu’au jour où il découvre les écrits de Curnonsky. Et là, tout bascule. Le « Prince des Gastronomes », mort depuis près de soixante-dix ans, devient son maître à penser, ou plutôt son maître à vivre. le chapitre L'insoupçonnable érotisme d'un artichaut à la barigoule est un
road movie érotico-culinaire à lui seul.
Puis surgissent les Curnonskas. Le roman s’emballe et Hubert, emballé dans cette étrange confrérie, entreprend de défendre l’héritage du Prince avec un zèle qui le conduira trop loin. Le Salon de l’Agriculture perturbé par un commando de Curnonskas, Hubert déguisé en vache : on est alors quelque part entre la farce, le roman picaresque et la satire. On rit, mais peu à peu, le rire se trouble.
Car derrière cette joyeuse folie, Louis Michaud pose une question autrement plus grave : Que devient notre liberté lorsque nous perdons jusqu’à notre capacité à distinguer les goûts, les saveurs, les plaisirs ? Finirons-nous atteints d'agusie par un rétrécissement progressif du champ des saveurs ? Chez Curnonsky, le goût n’est jamais seulement affaire de cuisine. C’est une façon de vivre, de regarder, de choisir. Une manière de refuser l’uniformité.
C’est peut-être en cela que le gastronome rejoint l’indocile. Jean Cau avait choisi de vivre libre, Curnonsky de goûter librement.
Louis Michaud en fait deux figures d’une même famille : celle des hommes qui, au risque de déplaire, refusent de penser et de vivre selon les convenances de leur époque. Une Révolution du goût, finalement, serait peut-être cela : retrouver le goût de la liberté.
Et lorsque je quitte Louis Michaud, devant les Sardignac, je me dis qu'il n'y a décidément pas de hasard. Curnonsky aurait sans doute apprécié le décor pour son plafond rococo et encore plus pour son Sardicroq, condensé de produits de terroir beurré à souhait. Le tout arrosé d'un improbable rosé de macération du domaine Les Cardelines (2010) tirant sur le vermouth avec des notes d'orange amère qui s'est épanoui dans nos verres en toute indocilité, le vin étant aussi picaresque que le roman.

Mon ami Curnonsky de Louis Michaud / Editions du Rocher



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