Casa mARTa / L'Annexe / Tournon-sur-Rhône (07)
- elegancedelarevolte
- 9 juin
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 10 juin
Texte & photos by Jean Dusaussoy sauf mention contraire

Photo DR
Il y a des lieux qui offrent un lit, d'autres proposent une expérience. Casa mARTa et L'Annexe, dans la vallée du Rhône, semblent poursuivre une ambition plus singulière encore, devenir une “halte émotionnelle”.
L'expression est de Fabrice Criscuolo. Elle résume à elle seule l'esprit d'un projet né moins d'une stratégie touristique que d'une intuition. Celle qu'aujourd'hui le voyageur ne cherche plus seulement un hébergement, mais une forme d'étonnement. Une expérience capable de le déplacer intérieurement autant que géographiquement.
Le mot revient plusieurs fois au cours de notre conversation : serendipity. L'art de découvrir ce que l'on ne cherchait pas.
Rien n'est tout à fait démonstratif ici. Le projet se révèle progressivement, au fil d'un parcours. On arrive entre les coteaux, on traverse les jardins, on découvre les maisons, les œuvres, les détails. Puis quelque chose se met en place. Une impression difficile à définir, située quelque part entre l'hospitalité, l'art contemporain et le rapport au paysage.
Casa mARTa est née du retour de Fabrice après plusieurs années passées à Barcelone, où il avait déjà développé un concept hybride mêlant galerie d'art, lieu de vie et hébergement. Dans la vallée du Rhône, il poursuit cette intuition en créant des espaces où l'on accueille les visiteurs comme des invités.

« Un accueil sincère », dit-il simplement. Une formule qui pourrait sembler banale si elle n'était pas portée avec autant de conviction. Chez lui, l'hospitalité n'est pas une prestation, mais une relation. Le lieu devient un prolongement de celui qui reçoit.
L'Annexe est venue ensuite. Une extension naturelle du projet, mais aussi un terrain d'expérimentation. Pour en imaginer l'identité, Fabrice fait appel à Géraldine Postel, commissaire d'exposition et spécialiste des arts numériques. Le dialogue qui s'engage entre eux constitue sans doute l'une des clés du lieu.

Lorsque Géraldine découvre la propriété en février 2026, elle émerge de deuils successifs quelques semaines plus tôt et transforme l'expérience douloureuse en un moment lumineux de sens. Le jardin, le mimosa en fleur, le miroir improvisé d'une porte-fenêtre oubliée au fond du parc, la proximité du cimetière voisin, tout entre en résonance.
À partir de là naît une lecture du lieu. Une lecture qui convoque le surréalisme, la mémoire, les passages entre visible et invisible, entre réel et reflet. Les portes condamnées de la maison deviennent des ouvertures symboliques vers le ciel. Les œuvres choisies dialoguent avec cette idée de seuil, de passage, de transformation.

Le résultat échappe aux codes habituels de la décoration hôtelière. Ici, l'art n'illustre pas le lieu, il participe à sa narration.
Géraldine revendique d'ailleurs une fidélité rare aux artistes qu'elle accompagne depuis parfois vingt ans, comme Wolfgang Staehle ou Miltos Manetas. Art brut, photographie, art numérique, installations, références à Magritte, à Éric Satie, aux situationnistes ou à Guy Debord, les influences sont nombreuses, mais jamais gratuites. Elles composent une trame cohérente qui donne au lieu sa profondeur car L'Annexe n'est pas un simple écrin esthétique, c'est une tentative de réenchantement.

Le surréalisme y dialogue avec les arts numériques. Le patrimoine avec la création contemporaine. La mémoire avec l'innovation. À travers ce rapprochement parfois inattendu, Géraldine cherche à démontrer que la modernité n'implique pas l'effacement du passé mais sa réinterprétation.
Même les couleurs racontent une histoire. Le vert sauge du rez-de-chaussée évoque la terre, l'apaisement et la purification. Le jaune solaire du premier étage célèbre l'énergie et le rayonnement. Le bleu turquoise de la suite supérieure ouvre vers le ciel et l'horizon. Une progression verticale qui mène symboliquement de la terre vers les hauteurs.

Marie Maillard - tapis AR réalité augmentée - Opéra Garnier Paris - Unit 2301 / Pierre Huard - Bernadette Acrylique sur toile
Cette dimension symbolique pourrait sembler excessive si elle n'était constamment équilibrée par la simplicité du projet.
Car pendant que Géraldine parle de psychogéographie et de surréalisme, Fabrice parle de produits locaux, d'un verre de vin offert à l'arrivée, du respect des lieux et de la joie d'accueillir. L'un et l'autre décrivent finalement la même ambition, créer un espace où
l'on ralentit.

Un lieu où la créativité n'est pas réservée aux artistes, mais devient une manière d'habiter le monde. Où l'on prend conscience que les paysages, les maisons, les objets et les œuvres influencent silencieusement nos émotions.
À l'heure où tant de destinations cherchent à attirer davantage de visiteurs, Casa mARTa et L'Annexe semblent poursuivre un objectif inverse, offrir à chacun la possibilité de s'arrêter car “ les lieux que nous avons connus n’appartiennent pas qu’au monde de l’espace où nous les situons pour plus de facilité. Ils n’étaient qu’une mince tranche au milieu d’impressions contiguës qui formaient notre vie d’alors ; le souvenir d’une certaine image n’est que le regret d’un certain instant ; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas ! comme les années ” (1). Et peut-être est-ce là, aujourd'hui, la forme la plus précieuse de l'hospitalité.

Géraldine Postel & Fabrice Criscuolo / Photo Eric Pineau / B&W
(1) Proust, Du Côté de chez Swann
Téléphone : 04 75 09 78 42



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